Mercredi 16 juillet 2008
 

« Face au pétrole cher »

 

* L'envolée du prix du pétrole s'annonce durable.

 

* Au - delà des ajustements de court terme, il est grand temps de préparer l'après - pétrole.

 

« C'est la première fois que des générations qui sont vivantes sont confrontées à la fin du pétrole », soulignait le Premier ministre François Fillon le 12 juin dernier. L'envolée récente du prix de l'or noir oblige en effet à prendre réellement conscience d'une situation que nous avions souvent tendance - inconsciemment - à occulter jusque - là. Même si nous savions bien que la fin du pétrole devait se produire au cours de ce siècle.

 

Cela ne signifie pas que les prix du pétrole ne baisseront plus jamais. La dimension spéculative des hausses récentes est indéniable, même s'il est impossible de mesurer précisément son impact et même s'il convient de ne pas surestimer son rôle. Sur un marché aussi tendu que celui du pétrole, avec une demande peu élastique, le moindre aléa suffit à propulser les prix vers des sommets. D'autres facteurs pourraient aussi les faire baisser sensiblement. Les pays de l'Opep, le cartel des pays producteurs, et singulièrement l'Arabie Saoudite, disposent encore de quelques marges de manoeuvre susceptibles de desserrer l'étreinte. Provisoirement bien sûr.

 

Il n'empêche, il nous faut maintenant trouver d'autres sources d'énergie pour remplacer à court terme les usages spécifiques du pétrole, notamment pour les transports. Pour l'instant, les perspectives offertes par la technique restent cependant d'un faible secours. Les agrocarburants n'en sont encore qu'au tout début et déjà ils accroissent sensiblement la pression sur les marchés agricoles. L'hydrogène et les piles à combustible ne seront pas opérationnels avant une dizaine d'années. Et il faudra de toute façon trouver un moyen de produire cet hydrogène sans polluer davantage ... C'est donc encore et toujours du côté des économies d'énergie que le potentiel est le plus important à court terme. Reste que, dans un monde aussi inégalitaire et peu régulé à l'échelle internationale que le nôtre, il ne va pas être aisé de réaliser cette transition de façon pacifique et un tant soit peu maîtrisée ...

 

En attendant, la hausse du pétrole soumet déjà les politiques à une forte pression, afin de diminuer les taxes qui, en France et en Europe, représentent à peu près la moitié du chiffre d'affaires réalisé avec les produits pétroliers. Une telle approche n'est pas irrationnelle si elle est pensée comme une réponse provisiore à une montée brutale des cours telle que nous l'avons subie ces derniers mois. Mais elle comporte des risques : le « signal prix » joue un rôle central dans le sevrage progressif de nos économies vis - à - vis de cette drogue dure qu'est le pétrole. Et il ne faudrait pas que le rognage continu de la fiscalité pétrolière serve à retarder l'inéluctable transformation de nos modes de production et de consommation.

 

« Le choc permanent »

 

* Le choc pétrolier actuel se caractérise par une

augmentation forte et prolongée du prix du baril.

 

* Et elle a de fortes chances de se poursuivre.

 

Le pétrole défie - t - il la loi de l'offre et de la demande ?

 

Cinq ans après le début de l'envolée des prix, le marché pétrolier ne montre aucun signe d'accalmie, comme s'il était dépourvu de tout macanisme autorégulateur. Entre l'automne 2003 et le printemps 2008, le prix du baril, qui oscillait autour de 28 dollars depuis le début de la décennie, a été multiplié par cinq en dollars. Par son ampleur, la hausse est comparable à celle du premier choc pétrolier ( 1973 - 1974 ), au cours duquel le prix du brut avait été multiplié par quatre en l'espace de trois mois. Par sa durée, elle évoque davantage le second choc pétrolier ( 1979 - 1980 ), au cours duquel le prix du brut avait été multiplié par deux et demi en l'espace de deux mois.

 

Dans le cas présent, l'envolée des prix est à la fois considérable par son ampleur et surprenante par sa durée. A cela s'ajoute le fait qu'elle semble être durable, c'est - à - dire difficilement réversible à moyen terme, comme si l'offre et la demande étaient devenues parfaitement rigides, inhibant toute action régulatrice du marché.

 

Comment rendre compte d'un tel paradoxe ?

 

Ce caractère inélastique au prix du pétrole à court terme est un phénomène connu. Faute de pouvoir se passer de carburant, les ménages et de nombreuses entreprises ne peuvent que prendre acte de la dégradation de leur pouvoir d'achat et réduire leurs dépenses sur d'autres postes. D'où la colère des routiers, des agriculteurs et des pêcheurs un peut partout en Europe, et le durcissement prévisible des négociations salariales, chacun des partenaires sociaux tentant de faire supporter par l'autre la charge de l'ajustement des revenus réels. Avec le temps toutefois, la contraction du revenu national ou le ralentissement de la croissance dans les pays consommateurs finit par peser sur la demande mondiale de pétrole, et donc sur le prix du brut. De même, la rigidité de l'offre à court terme résulte des délais nécessaires pour la découverte et la mise en valeur des gisements à coût marginal plus élevé, ou bien pour le développement de sources d'énergies alternatives. A moyen terme cependant, la production mondiale de brut ne peut être que stimulée par la plus grande profitabilité de l'offre. Le ralentissement de la demande conjugé au redressement de la production sont de nature à ramener les prix vers des niveaux plus raisonnables, compatibles avec la poursuite de la croissance mondiale.

 

C'est précisément à ce scénario, durci par l'action de l'Opep, que l'on avait assisté dans les années 80, lorsque les déséquilibres majeurs créés par le prix excessif du baril avaient fini par provoquer l'effondrement des cours. Il avait fallu attendre pour cela que l'Arabie Saoudite renonce à son rôle traditionnel de producteur tampon, épongeant l'excès d'offre sur le marché mondial en restreignant toujours davantage sa production. L'originalité du choc actuel tient au fait que, en dépit de son caractère progressif qui aurait dû donner le temps aux différents acteurs d'ajuster leurs comportements, la consommation mondiale ne montre toujours pas, début 2008, de signe de ralentissement, tandis que la production mondiale stagne depuis 2005.

 

Une demande toujours soutenue

 

Côté demande, trois facteurs au moins permettent de comprendre la relative insensibilité de la consommation à la flambée des prix jusqu'ici. Tout d'abord, la croissance accélérée des économies émergentes, qui tire l'activité mondiale depuis le début de la décennie, explique l'essentiel de la progression de la consommation mondiale de brut depuis 2003. La chine à elle seule a absorbé plus du tiers de l'accroissement de la demande. Or l'énergie, et le pétrole en particulier, est largement subventionnée dans ces pays. Le litre d'essence coûte ainsi 0,60 euro en Chine, au lieu de 1,75 euro en Allemagne, par exemple. Absorbée par le budget de l'Etat au prix d'un déséquilibre croissant des finances publiques dans certains cas ( Inde, Malaisie ), la facture pétrolière n'a jusqu'à présent qu'une incidence limitée sur la consommation de brut dans ces pays.

 

La hausse des prix pétroliers est par ailleurs amortie dans l'ensemble de la zone euro par la dépréciation du dollar : exprimée en euro, le prix du baril n'a été multiplié « que » par trois et demi depuis l'automne 2003. Pour les pays producteurs, la baisse de la devise américaine est synonyme de renchérissement de leurs importations en dollars. En termes réels, le pouvoir d'achat du baril de brut en produits manufacturés n'a donc progressé « que » de 200% en quatre ans, soit une hausse certes comparable à celle enregistrée lors du premier choc pétrolier, mais bien plus étalée dans le temps ( + 30% par an ).

 

Une offre insuffisante

 

Côté offre, la question majeure est de savoir si les limites géologiques et tchnologiques de la production sont d'ores et déjà atteintes ou en passe de l'être. A priori, la rentabilité accrue de l'offre n'est pas restée sans effets sur l'investissement pétrolier, comme en témoigne le doublement des dépenses d'exploitation en dollars courants depuis 2001. En termes réels, toutefois, ces dépenses sont restées plates au cours de la période, du fait de l'explosion des coûts des équipements requis pour l'exploration et la valorisation de ces ressources. Selon certaines estimations, le coût marginal d'extraction d'un baril supplémentaire de pétrole en Arctique, dans les sables bitumineux canadiens ou en eaux profondes se situerait autour de 70 dollars [ 1 ]. Tout espoir de retour du prix du baril en dessous de ce seuil est donc vain, sauf récession mondiale majeure et prolongée. D'autant que, selon le Fonds monétaire international [ 2 ], les deux tiers des nouvelles capacités de production requises pour équilibrer le marché mondial au cours des années à venir ne feront que compenser le déclin rapide de la production des puits existants, aux Etats - Unis et en mer du Nord notamment.

 

Le désiquilibre croissant du marché mondial apparaît clairement dans les évolutions de la consommation mondiale et de la production des pays non membres de l'Opep. Compensée au début de la décennie par le redressement de la production Russe et des autres anciennes Républiques Soviétiques ( Kazakhstan et Azerbaïdjan notamment ), l'augmentation de la demande mondiale excède de façon de plus en plus marquée celle de la production non Opep. Or, les capacités de production excédentaires du cartel sont actuellement limitées à 2 Millions de Barils par Jour ( Mbj ), soit l'équivalent de l'accroissement de la consommation mondiale sur un à deux ans. Autant dire qu'à court terme, sauf redressement improbable de la production Irakienne, les tensions sur le marché pétrolier ont toutes les chances de persister. Et ce d'autant plus que le cartel, loin d'apaiser les tensions, s'emploie à les attiser.

 

Ainsi, la production des treize membres de l'Opep n'a progressé que 1 ( Mbj ) de 2004 à 2007, tandis que la consommation mondiale progressait de 3 ( Mbj ). Hors Angola ( qui a adhéré au cartel l'an passé ), la production des pays de l'Opep a même régressé en 2006 et 2007, forçant les pays consommateurs à tirer sur leurs stocks et créant ainsi les conditions d'une nouvelle envolée des prix. Qu'il soit justifié par une stratégie de valorisation maximale des ressources à court terme ou par le souci de préserver leurs réserves pétrolières compte tenu de la progression rapide de leur consommation intérieure, le refus persistant des pays de l'Opep de relever leur plafond de production est largement à l'origine de la flambée actuelle des cours.

 

Celle - ci est par ailleurs accentuée, comme toujours sur un marché très tendu, par le développement des prises de positions spéculatives. Le triplement des transactions à terme sur le NYMEX - New York Mercantile Exchange ) depuis 2004 en est une illustration. En l'absence de marges d'accroissement de la production à court terme, la moindre perturbation de l'offre ou la moindre tension géopolitique dans le golfe Persique est susceptible de faire bondir les prix. A cela il faut ajouter la débâcle récente des marchés financiers, qui a pour effet de drainer vers les marchés de produits de base des fonds considérables en quête de rendements élevés et quasiment assurés. S'ils ne sont pas à l'origine de la tendance haussière du marché, les fonds spéculatifs spécialisés sur les matières premières démultiplient l'ampleur des fluctuations et donc l'instabilité du marché à court terme.

 

A moyen terme, un certain ajustement de l'offre, evec des délais sans doute plus longs que les années 70, devrait s'opérer. Il est toutefois douteux qu'il soit suffisant pour faire face à la tendance lourde du décollage de la demande asiatique. Il suffit pour s'en rendre compte de penser à ce que pourrait être le parc automobile chinois, qui ne compte actuellement que 37 millions de véhicules, si le taux d'équipements des ménages se rapprochait des normes en vigueur dans les pays occidentaux [ 3 ]. Au - delà des péripéties conjoncturelles, le troisième choc pétrolier a donc toutes les chances de devenir permanent, sauf à réussir une remise en cause profonde de nos modes de consommation.

 

  • La production des treize membres de l'Opep n'a progressé que de 1 million de baril / jour de 2004 à 2007.

     

[ 1 ] : Voir : « Le prix du pétrole montera jusqu'à ce que la demande commence à fléchir », par Pierre Terzian, Le Monde, 17 avril 2008.

 

[ 2 ] : Voir : « Why hasn't Oil Supply Responded to Higher Prices ? », World Economic Outlook, Chapitre 1, Box 1 . 5, FMI, avril 2008. Depuis le début de la décennie, la baisse conjuguée de la production américaine et de la mer du Nord est de 0,4 Mbj par an en moyenne.

 

[ 3 ] : Voir : « The Market Sets High Oil Prices to Tell us what to Do », par Martin Wolf, Financial Times, 13 mai 2008.

  •  

  • La consommation mondiale de pétrole ne montre toujours pas de signe de ralentissement, alors que la production mondiale stagne depuis 2005.

 

 

« Faut - il baisser les taxes ? »

 

* Face aux conséquences sociales du choc pétrolier, jouer sur la fiscalité n'est pas la meilleure solution.

 

A l'automne 2007, le Grenelle de l'environnement avait mis à l'étude une taxe carbone. Six mois plus tard, c'est une tout autre chanson qui fait un tabac : face à la hausse du prix du pétrole, ne convient - il pas au contraire d'abaisser les taxes que supportent les carburants ? Nicolas Sarkozy a porté la question au niveau européen en proposant, lors du Conseil européen de juin dernier, de plafonner les rentrées de TVA liées aux ventes de carburants. La proposition, accueillie assez fraîchement par les autres Etats, peu pressés de perdre des recettes fiscales, a elle aussi été mise à l'étude, la Commission européenne devant remettre un rapport à ce sujet en octobre prochain. Faut - il alors augmenter les taxes sur le pétrole ou bien, au contraire, les diminuer ?

 

Face à la raréfaction du pétrole et pour faire rapidemment diminuer les émissions de gaz à effet de serre, il faut donner aux acteurs économique - Etats, collectivités locales, particuliers, entreprises ... - un signal clair, et si possible stable et prévisible : l'énergie en général, et celle d'origine fossile en particulier, doit absolument être économisée. Et ce « Signal prix » marche : si les Américains consomment chaque jour quasiment trois fois plus d'essence en moyenne que les Français, c'est parce que le prix de l'essence était encore récemment plus de deux fois plus bas outre - Atlantique que chez nous, du fait de la faiblesse des taxes.

 

Du point de vue des utilisateurs, la hausse des prix du pétrole joue cependant le même rôle qu'une fiscalité accrue. Il n'en va évidemment pas de même du côté des recettes. Surtout dans un pays comme le France, quasiment totalement dépendant de l'extérieur du point de vue de ses approvisionnements en énergies fossiles. Le déficit extérieur de l'économie française en matière énergétique est ainsi passé de 11,5 milliards d'euros en 1999, soit 0,8% du Produit Intérieur Brut ( PIB ), à 50 milliards d'euros en rythme annuel au premier trimestre 2008, soit 2,6% du ( PIB ). Autrement dit, la hausse du pétrole a représenté sur cette période une « taxe » équivalente à 1,8% du PIB, prélevée sur l'économie française. Une somme ! A titre de comparaison, l'ensemble des taxes tirées des carburants pour les véhicules à moteurs - ( TVA ) et Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers ( TIPP ) - avaient pesé 33 milliards en 2006, soit elles aussi 1,8% du PIB. Le produit de cette « taxe » est allé, pour une part, aux profits des compagnies pétrolières, mais surtout aux Etats producteurs. Alors qu'une taxe carbone de même niveau aurait permis aux Etats consommateurs de diminer en contrepartie d'autres recettes publiques, comme par exemple les cotisations sociales, ou de financer des actions en faveur des économies d'énergie et des énergies renouvelables.

 

Cibler les plus fragiles

 

Cette ponction doit - elle amener les pays consommateurs à réduire leurs propres taxes sur l'énergie en vue de compenser en partie les effets de la hausse des prix pour leurs citoyens ? La question n'est pas illégitime. Tout d'abord, même si ce n'est que faiblement, les Etats profitent eux aussi de cette envolée des prix via la ( TVA ), exprimée en pourcents des chiffres d'affaires réalisés. Le regain actuel d'inflation, tiré en particulier par la hausse des prix des carburants ( + 18% en un an ), va se traduire par une hausse sensible des rentrées de ( TVA ) : selon l'Insee, celles - ci devraient s'accroître de 5,4% cette année, renforçant ainsi le caractère déjà peu redistributif du système fiscal français.

 

De plus, la violence du choc de très court terme - le prix du pétrole est passé de 66 dollars le baril en juin 2007 à 139 dollars en juin 2008 - ne constitue pas un signal prix adéquat : les acteurs économiques ne peuvent ajuster leurs consommation aussi vite, faute d'alternatives en termes de transport ou d'habitat. Du coup, les plus fragiles se retrouvent brutalement plongés dans des situations difficiles, car ils ne peuvent obtenir d'augmentation de salaires, ou, pour les travailleurs indépendants, répercuter ce surcoût sur leurs prix de vente. Les pêcheurs ont, par exemple, manifesté bruyamment leur détresse. Pour être souvent moins visible, celle des Smicards ou des RMIstes qui étaient allés s'installer en zone rurale pour échapper à la spéculation immobilière, n'en est pas moindre.

 

Dans ce contexte, il n'est donc pas illogique de chercher, via la fiscalité, à limiter l'impact d'un tel choc. L'action qui présenterait le moins d'inconvénients, en termes à la fois environnementaux et de justice sociale, consisterait à intervenir en priorité sur les revenus des catégories sociales concernées via une hausse des minima sociaux : augmenter le Smic ou des systèmes comme la Prime Pour l'Emploi ( PPE ). Mais accroître la redistributivité du système fiscal n'est pas vraiment dans l'air du temps ...

 

D'où l'idée d'agir plutôt sur la fiscalité des carburants, qui représente encore actuellement une grosse moitié de leur prix de vente. Confronté à une situation analogue au début des années 2000, le gouvernement de Lionel Jospin avait mis en place une « TIPP flottante ». Passé un certain seuil de prix, le niveau de la ( TIPP ), taxe forfaitaire sur le litre de carburant, baissait pour compenser la montée de la ( TVA ) . Ce dispositif présentait l'avantage de ne pas avoir besoin d'être approuvé par l'Union européenne tant que la ( TIPP ) restait supérieure aux minima européens. Mais cette ( TIPP ) flottante a été très critiquée par la droite et abrogée après son retour au pouvoir. Difficile dans ces conditions de la rétablir ... C'est pourquoi Nicolas Sarkozy a évoqué un plafonnement de la ( TVA ). Ce qui revient en pratique au même, mais oblige, cette fois, à obtenir l'autorisation de Bruxelles, car un Etat ne peut pas faire varier comme il l'entend ses taux de ( TVA ).

 

Ce type d'action présente cependant plusieurs inconvénients. Le premier est social : la baisse de la fiscalité sur les carburants a pour résultat d'alléger la charge qui pèse sur les plus mal lotis, mais elle profite aussi aus plus aisés. En effet, en proportion de leurs revenus, les pauvres dépensent certes plus que les riches pour les carburants, mais en termes absolus, ce n'est pas forcément le cas : les propriétaires de 4 X 4 des beaux quartiers profiteraient eux aussi à plein ( c'est le cas de le dire ) d'une telle baisse. A moins que les aides soient plafonnées, comme c'est le cas de l'aide à la cuve instaurée en 2007 pour les personnes qui se chauffent au fioul, ou que la perte fiscale correspondante soit compensée par une hausse des impôts progressifs ...

 

Enfin, sur le plan environnemental, il peut être légitime de lisser provisoirement via la fiscalité les chocs de court terme. Mais la tentation est, et sera de plus en plus, forte d'abaisser toujours plus la fiscalité sur les carburants pour reculer les échéances de l'indispensable révolution de nos modes de production et de consommation.

 

Prudence donc.

  •  

  • L'action qui présenterait le moins d'inconvénients consisterait à intervenir en priorité sur les revenus des catégories sociales les plus défavorisées.

 

« Va - t - on réussir à s'en passer ? »

 

* Il n'existe pas de remède miracle à court terme à la fin annoncée du pétrole.

 

* Il faudra donc apprendre à produire et à consommer autrement.

 

Le mois dernier, Christophe de Margerie, le patron de Total, a jeté un pavé dans la mare déjà bien agitée du marché pétrolier. Il a annoncé que, de l'avis de sa compagnie, la production pétrolière allait plafonner à partir de 2020 à 100 millions de barils par jour, puis se mettre à décroître.

 

Contrairement aux prévisions plus optimistes d'autres acteurs, comme l'Agence internationale de l'énergie, qui prévoyaient une poursuite de la hausse de la production jusqu'en 2030. Autrement dit, nous arriverons d'ici à une dizaine d'années au moment que les spécialistes appelent le peak oil : le moment où la production commence à baisser inéluctablement, faute de nouvelles découvertes.

 

Pour ne rien arranger, nous ne disposerions, selon Jean Laherrère, d'Aspo France, que d'une petite dizaine d'années supplémentaires avant d'en arriver à la même situation pour le gaz et de quarante ans pour le charbon ...

 

Dans le même temps, la population mondiale devrait continuer à croître d'un peu plus de 6 milliards de personne aujourd'hui à 9 milliards au milieu du siècle, sauf catastrophe sanitaire ou conflit généralisé. Entraînant - compte tenu d'une amélioration parallèle et hautement souhaitable du niveau de vie moyen - un doublement des besoins en énergie, si on suit un scénario business as usual, c'est - à - dire en continuant sur la lancée actuelle.

 

Mais une chose est sûre : il n'en sera rien. Non seulement parce que les limites physiques de l'extraction pétrolière commenceront à être atteintes avant, mais aussi parce que la lutte contre le changement climatique va nous contraindre à restreindre plus rapidement encore l'usage des combustibles fossiles. Au lieu de multiplier par deux notre consommation énergétique, il faudrait avoir en gros réussi à la stabiliser d'ici à qurante ans, tout en utilisant deux fois moins de combustibles fossiles qu'aujourd'hui.

 

Sacré challenge ...

 

Fischer - Tropsch et agrocarburants

 

Mais concentrons - nous sur le pétrole

 

Par quoi le remplacer ?

 

En particulier dans les transports qui constituent aujourd'hui l'essentiel des usages. La première solution qui commence à être mise en oeuvre à grande échelle, notamment en Chine, consiste à produire du pétrole à partir du ... charbon. Ce procédé dit « Fischer - Tropsch », du nom des deux Allemands qui l'ont inventé en 1925, a été utilisé par l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et par l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. Aux niveaux actuels des cours du pétrole, ce procédé commence à être commercialement rentable. Les réserves mondiales de charbon sont plus importantes que celles de pétrole et, surtout, mieux réparties à la surface de la planète. Mais il s'agit bien sûr d'un pis - aller très provisoire, en particulier sur le plan de la lutte contre le changement climatique.

 

Seconde solution, également mise en oeuvre à grande échelle, notamment aux Etats - Unis et en Europe : le recours aux agrocarburants. Bien qu'ils ne pèsent encore que de 2% de la consommation mondiale, les agrocarburants de première génération - éthanol tiré du maïs ou de la canne à sucre, ou agrodiesel, tiré du tournesol ou de l'huile de palme - sont déjà au coeur d'une intense polémique du fait de la hausse des cours des produits agricoles, d'une part, et de la déforestation, d'autre part, qu'ils provoquent. Des agrocarburants de seconde génération, moins intensifs en intrants et en surfaces agicoles, sont dans le tuyau, mais ils ne seront disponibles industriellement que d'ici à une dizaine d'années. Même si les rendements des agrocarburants deviennent meilleurs à l'avenir, la question de la concurrence pour les sols entre l'alimentation et l'énergie continuera à coup sûr de se poser de façon aiguë au cours du prochain demi - siècle. La pétrochimie et l'industrie des plastiques, s'orientent, elles aussi, vers l'usage de matières premières agricoles, amidon de maïs ou de pomme de terre en particulier, pour remplacer le pétrole.

 

Rupture technologiques

 

Toutes ces pistes concernent en fait des substituts du pétrole, qui en restent très proches. Ne peut - on pas plutôt envisager un saut technologique dans la motorisation des véhicules ?

 

Les véhicules électriques font un come - back remarqué avec la hausse du pétrole. Les batteries en constituent toujours le point faible, mais la technologie progresse. Et, au moins pour les usages urbains, ils devraient connaître un développement rapide. Toutefois, l'électrécité n'est pas l'équivalent du pétrole : il faut la produire. Si on le fait avec le charbon ou le gaz, on ne fait que déplacer le problème. Et si on la produit avec du nucléaire, qui n'est pas plus renouvelable que le pétrole, d'autres problèmes se posent, pas plus faciles à résoudre.

 

La même difficulté est rencontrée avec l'autre rupture technologique envisagée actuellement : brûler de l'hydrogène dans des piles à combustible pour mouvoir les véhicules. Les tchnologies ne sont pas encore mûres, de plus, si cette solution devait s'imposer, il faudrait au préalable construire un réseau de distribution d'hydrogène. Un investissement colossal. Mais surtout le même problème se pose que pour l'électrécité : il faut produire l'hydrogène.

 

Bref, la solution miracle qui permettrait de remplacer le pétrole sans susciter des inconvénients de portée analogue n'est pas en vue. L'essentiel de l'effort pour préparer l'après - pétrole va donc devoir porter sur les moyens de se passer des usages qui le mobilisent aujoud'hui : produire des biens plus près du consommateur pour diminuer les transports de marchandises ; construire des villes plus denses où les logements et les emplois sont moins distants pour limiter les besoins de déplacements quotidiens ; développer les vidéoconférences plutôt que les réunions physiques ...

 

* Il ne s'agit pas de science - fiction :

 

* dans tous ces domaines des solutions techniques performantes existent déjà et on sait assez largement comment faire pour vivre aussi bien tout en utilisant beaucoup moins d'énergie. Le problème, c'est que de telles mutations impliquent à la fois des transformations très profondes dans les habitudes et des investissements lourds entermes d'infrastructures.

 

* Et l'un comme l'autre nécessitent du temps et de l'argent?

 

* C'est une course contre la montre qui est lancée avec à la fois la fin du pétrole - dont le début est sans doute plus proche que beaucoup ne le pensaient jusqu'à présent - et le changement climatique.

 

* Pour ne rien arranger, il faudrait un degré élevé de coopération et de solidarité à l'échelle mondiale pour avoir une chance de gagner cette course contre la montre.

 

* Or, avec les formidables inégalités qui règnent pour l'instant à la surface de la planète et la très faible régulation qui prévaut dans les affaires internationales, une telle exigence ne va pas du tout de soi ... 

Par Christian FAGET - Publié dans : Alternatives Economiques . Magazine . - Communauté : Travail . Emploi . Solidarité
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