Seuls face à un travail qui s'intensifie et des contraintes contradictoires, des salariés ne trouvent pas d'autre échappatoire que la mort.
Entre 300 et 400 personnes se suicident chaque année en France, par réaction à une souffrance au travail qu'elles ne pouvaient plus tolérer. Si depuis plusieurs mois les médias rendent visibles certains de ces drames, la plupart des spécialistes de santé au travail s'accordent pour dire que le nombre de suicides liés à une situation professionnelle est sous - évalué et tend à augmenter.
C'est à partir de la fin des années 1990 que les médecins du travail ont commencé à rapporter des cas de suicides au sein d'entreprises ou en lien avec des problèmes professionnels. Jusqu'alors, certains métiers ( agriculteurs, policiers ou soignants ) sont connus comme étant anxiogènes parce que les personnes sont confrontées à une activité en crise économique ou à des événements traumatisants. En outre, elles ont plus facilement accès à des substances ou des armes qui leur permettent de passer à l'acte.
Aucun secteur n'est épargné.
En 2002, plusieurs médecins du travail exerçant en Basse - Normandie alertent l'inspection médicale du travail après avoir eu connaissance de tentatives de suicide sur le lieuu de travail ou à proximité. Une enquête régionale est menée. Il s'agit de la seule étude réalisée en France sur les suicides liés au travail, et c'est à partir des ses résultats qu'ont été extrapolées les estimations à l'échelle nationales. Cette enquête révèle que tous les secteurs profesionnels sont concernés. Les victimes des tragédies sont des cadres techniques et ingénieurs au Technocentre de Renault, un chef de magasin de l'enseigne Ed, des techniciens de la centrale EDF de Chinon, des ouvriers de l'usine PSA de Mulhouse, une chef de groupe d'un restaurant Sodexho, une employée de la chambre de commerce et d'industrie d'Alençon, un conseiller financier de BNP Paribas.
L'enquête de Basse - Normandie montre que près de la moitié des salariés qui ont commis ce geste ultime avaient parlé de leurs soucis professionnels au médecin du travail. « La peur de ne pas y arriver » avaient été fréquemment exprimée.
C'est précisément une surchage de travail ingérable qui a conduit un consultant d'IBM à mettre fin à ses jours en mars 2006. Ses appels de détresse ayant suscité peu de réactions de la part de ses supérieurs, le jeune homme de 33 ans n'a pas trouvé d'autre issue que la mort. « Bien qu'il se soit suicidé à son domicile, ce décès a été reconnu comme accident du travail. L'enquête du CHSCT a pu prouver que cette personne vivait un stress extrême dû à sa situation professionnelle. Le médecin du travail a établi un certificat de maladie professionnelle qui a permis cette reconnaissance », explique Jean - Michel Daire, délégué syndical CFDT. Depuis plusieurs années, les signes de souffrance chez IBM sont patents. En 2003, les médecins du travail informent la direction que près de la moitié des salariés sont stressés et que cette situation a déclenché pour certains des maladies graves comme des dépressions et des burn out. Les dérives pathogènes du stress sont telles que des personnes se frappent la tête contre les murs, se roulent par terre ou vomissent chaque jour en arrivant sur le parking du lieu de travail. La direction refuse que le CHSCT fasse appel à une expertise extérieure pour analyser les causes de ces souffrances.
Un problème structurel.
Trois ans plus tard, les médecins du travail publient une évaluation des risques psycho - sociaux encore plus alarmante : le stress professionnel touche les deux tiers des salariés. « Suite à notre pression madiatique, la direction vient finalement de lancer un plan de prévention du stress, mais je suis convaincu qu'il ne changera pas grand - chose, affirme Jean - Michel Daire. Enjoindre les managers à diminuer la pression sur ceux qu'ils encadrent ne résoudra rien car ce ne sont pas des comportements individuels qui sont en cause. C'est un problème structurel. »
Emanant de la maison mère nord - américaine, l'organisation du travail livre le salarié à lui - même, seul face à des contraintes contradictoires. Les tâches peuvent être prescrites par un supérieur hiérarchique qui exerce son poste dans un autre pays européen, tandis qu'un manager les évalue à Paris à partir de tableaux. Mais remettre en question l'organisation du travail « n'est pas dans les moeurs d'IBM », déplore Jean - Michel Daire.
L'intensification du travail en cause.
Partout, les indicateurs de stress au travail sont dans le rouge. Après la mise en place de nouvelles méthodes de travail visant à une plus grande productivité dans les usines du groupes PSA, la
section CFDT de Peugeot Citroën Mulhouse décide de mener une enquête auprès des salariés. Elle révèle qu'en un an, les rythmes de travail se sont accélérés pour les deux tiers d'entre eux.
L'augmentation du stress touche aussi bien les ouvriers que les agents de maîtrise et les cadres. L'enquête CFDT est réalisée début 2007. Quelques mois plus tard, cinq salariés se suicident en
l'espace d'un trimestre, dont deux dans les locaux de l'usine. Estimant que plusieurs causes, dont des problèmes d'ordre privé, ont pu conduire à ces drames, la section syndicale a opté pour la
prudence afin de ne pas entrer dans une logique accusatrice. « Il y a toujours plusieurs raisons au suicide. Sans dire que le travail n'est pas en cause, on ne peut pas non plus affirmer
qu'il est la raison dominante », constate Robert Calvet, délégué syndical. La direction a mis en place un numéro vert et des cellules de veille pour prendre en charge individuellement les
salariés en détresse psychologique. Elle vient par ailleurs de rendre publique une étude dirigée par le Dr Patrick Légeron, qui confirme que les salariés sont soumis au stress. Mais les pistes
d'action de PSA « sont timides » pour le moment, note la délégation centrale CFDT.
Que faire face à un acte qui interroge violemment la communauté de travail ? Comment interpeller l'organisation du travail alors que les facteurs personnels peuvent être en cause ? Quelles actions mener pour que le mal - être au travail, lorsqu'il est enfin reconnu par l'emlpoyeur, ne soit pas géré uniquement de manière individuelle ? Les représentants du personnel sont souvent démunis face aux risques psycho - sociaux. « Le travail, quand il fonctionne bien, protège la santé. Il faut interroger les organisations de travail qui ne tolèrent pas les phénomènes de fragilisation, même lorsque la personne s'est suicidée chez elle, même lorsqu'on ne peut pas dire que les causes sont exclusivement professionnelles », estime Philippe Davezies, enseignant - chercheur en médecine de santé au travail à l'Université Lyon 1.
Libérer la parole.
Intervenant dans les formations mises en place par la Confédération pour soutenir les équipes CFDT, Philippe Davezies considère que la capacité à libérer la parole des salariés est un enjeu fort pour les organisations syndicales : « Il faut dépasser la confrontation avec l'employeur concernant la mise en cause ou non du travail dans l'acte suicidaire. L'important est de créer des espaces de discussion où les salariés pourront parler de leurs souffrances en l'absence de la direction et du management, par exemple dans le local syndical. C'est difficile de donner son point de vue pour une personne fragilisée, qui a le sentiment de mal travailler et à qui on reproche peut - être de mal travailler. Or, sa parole vaut plus que l'analyse des experts. Tout en reconstruisant un lien social, elle permettra de déceler les difficultés d'organisation du travail pour mettre en place des stratégies d'action. » C'est précisément la démarche dans laquelle vingt militants des équipes CFDT de Renault se sont engagés. « Suite à la série de suicides, le CHSCT a demandé une expertise de 60% des salariés vivent une situation de travail éprouvante. Mais cette étude est trop générale et ne permet pas de comprendre les problèmes différents que rencontrent les ingénieurs, les responsables des achats, les architectes, etc. Pour proposer des facteurs de régulation pertinents, nous pensons qu'il faut à la fois étudier les secteurs en souffrance et ceux qui se portent mieux. Nous avons décidé de nous appuyer sur la formation consacrée à l'intensification du travail, mise en place par la Confédération, pour développer une recherche - action sur le terrain. Il s'agira de questionner les salariés sur ce qu'est le travail et ce qui fait problème dans le travail. Nous nous interrogerons aussi sur nos pratiques syndicales pour restaurer une proximité avec les salariés et leurs préoccupations. Il découlera de cette recherche un diagnostic à partir duquel nous souhaitons entamer des négociations début 2009 », explique Emmanuel Couvreur, pilote du groupe Santé au travail pour l'ingénierie Renault.
Un droit d'alerte.
Restaurer l'expression des salariés, non pas quand survient le drame, mais pour agir en amont, c'est la revendication que défendra la CFDT lors de la négociation portant sur la transposition de l'accord européen sur le stress. Le salarié doit pouvoir signaler les dysfonctionnements, dire s'il dispose des moyens nécessaires pour atteindre les objectifs, s'il est soutenu par sa hiérarchie et ses collègues, si son travail est reconnu. Et pour prévenir les situations pathogènes, la CFDT revendiquera l'instauration d'un nouveau droit d'alerte, qui contraigne l'employeur à agir sur l'organisation du travail non pas quand des risques graves sont avérés, mais dès que les premiers signes d'une dégradation apparaissent.
Questions à Dominique Lhuilier.
Professeur de Psychologie du Travail.
« Conservatoire National des Atrs et Métiers ».
* Les conditions de travail peuvent - elles être mises en cause dans l'acte suicidaire alors que des facteurs personnels peuvent également intervenir ?
Certes, le suicide est un phénomène plurifactoriel et il ne peut se comprendre que comme la rencontre entre une situation de travail et le vécu d'une personne. Son histoire, la place qu'elle accordait au travail peuvent expliquer son geste, mais il est certain que des processus comme l'intensification du travail et la carence de ressources collectives concourent à accroître le risque de passage à l'acte. Dans un contexte où le travail n'est plus aménagé en fonction de ce qu'il est possible de faire, la personne qui a une forte conscience professionnelle vit comme une indignité le fait de ne pas être à la hauteur. Ses difficultés ont pu débuter dans la sphère privée, mais on ne peut pas compartimenter l'être humain ! La vie privée a des répercussions sur la vie professionnelle et inversement. Une personne en difficulté est encore plus exposée dans un monde du travail qui exige des salariés qu'ils soient toujours des « battants ». Lorsque le suicide s'est produit sur le lieu de travail, il ne faut pas dénier le signe que la personne a adressé en se donnant la mort à cet endroit. Il faut accepter d'explorer la part que le travail a pu jouer dans ce geste. Si on se limite à dire que seuls des prblèmes personnels sont en cause, cela produit l'image d'un milieu de travail inhumain où personne ne fait attention aux autres.
* Les dispositifs mis en place par les entreprises qui ont été confrontées à des suicides sont - ils pertinents ?
Il semble que produire des chiffres soit un passage obligé, comme s'ils constituaient une garantie scientifique avant de prendre en compte un problème. Les observatoires du stress sont à la mode, mais rassembler des indicateurs des risques psycho - sociaux est inutile si cela n'aboutit pas à des actions de prévention. Cela revient à dresser un tableau des symptômes sans s'attaquer aux causes. Quant aux dispositifs comme les cellules d'écoute, je les qualifierai volontiers de soins paliatifs. Ils traduisent une approche individualisante du problème. Au lieu d'interroger le fonctionnement de l'entreprise, ils visent à aider les personnes à mieux résister aux pressions. Plutôt que de recueillir des données d'experts et renforcer l'idée d'insuffisances personnelles, il faut déjà mieux faire fonctionner les instances existantes. De quelles informations dispose la médecine du travail ? Les signaux d'alerte ont - ils été donné de manière percutante ? Ont - ils donné lieu à des décisions ? Le CHSCT a - t - il les moyens de suivre leur mise en place ?
* Est - ce parce qu'il n'y a plus la possibilité de changer la situation de travail que des personnes se font violence ?
Parce qu'elle n'est plus en capacité de percevoir qu'elle a le pouvoir d'agir sur son environnement, la personne retourne l'acte contre elle - même. Un des axes forts de la clinique du travail consiste à restaurer le pouvoir d'agir pour permettre aux personnes de penser que nous disposons tous de marges de manoeuvre. Cela peut débuter par un accompagnement individuel, mais l'objectif est de renouer avec un collectif de travail. Repérer collectivement les problèmes permet de les dépasser en recréant du lien. Or, de plus en plus de pratiques managériales isolent les salariés. L'augmentation des niveaux d'exigence, la distance entre les directions, l'encadrement et les opérateurs sur le terrain contribuent à une méconnaissance du travail réel. Parler de ce que l'on fait au quotidien est devenu obscène. Il faut toujours sauver la face dans un contexte de compétition, où la sécurité de l'emploi n'est pas garantie, où l'entretien d'évaluation aura de fortes incidences sur la fiche de paie et le déroulement de carrière. L'impossibilité de partager ses expériences crée de la souffrance. Il ne suffit pas, comme on l'a entendu dans certaines entreprises, d'améliorer les relations en se disant bonjour et en étant plus attentifs aux autres. C'est le travail qui est médiateur de ce lien. C'est donc bien du travail dont il faut oser parler, puis initier collectivement des changements qui rendront visibles les blocages.
La reconnaissance en accident du travail
Lorsqu'un suicide intervient sur le lieu de travail et pendant le temps de travail, il doit être reconnu comme accident du travail à moins de prouver
que les conditions de travail n'ont joué strictement aucun rôle dans la survenue du décès.
Un arrêt de la Cour de cassation du 22 janvier 2007 a également établi la présomption d'imputabilité au travail lorsque la tentative de suicide s'est produite hors lieu de travail et est
consécutive à une maladie professionnelle. Dans les faits, les familles rencontrent des difficultés pour que le suicide soit qualifié comme accident du travail. Dans leur rapport sur les risques
psycho - sociaux remis le 12 mars au ministre du travail, Patrick Légeron et Philippe Nasse proposent que l'assurance - maladie mène une « autopsie psychologique » systématique des
suicides du travail.
Pour mieux comprendre le rôle de l'environnement, serait effectué un recueil minutieux de données sur le parcours de vie des personnes, leurs relations, leur santé mentale et physique, leurs conditions de travail, etc ...
Pour Henri Forest, secrétaire confédéral, cette proposition est « inacceptable » car il est éthiquement impossible de lever le secret médical sur la vie intime d'un personne. Rendues publiques, comment des informations pourraient être utilisées ?
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